Transfiguration de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ

Homélie du 6 août 2015

Ce soir, nous célébrons une des fêtes majeures de la vie liturgique chrétienne: la fête de la Transfiguration qui nous place dans l’axe central de la spiritualité Orthodoxe.

Nous n’allons pas vers la fin du monde en tant que destruction du cosmos, lequel est le fruit de la Parole Divine, mais vers sa Transfiguration définitive. Ainsi, qu’avons-nous à craindre ? Nous n’allons pas vers la mort mais vers la Vie, même s’il faut passer par quelques morts. Nous allons vers la Lumière et non pas vers les Ténèbres. Tout le cosmos et l’homme lui-même sont inscrits dans un processus d’accomplissement. « Le seul péché, selon Saint Isaac le Syrien, c’est de résister à la grâce, de préférer les ténèbres à la lumière».

Ce soir, comme nous l’avons entendu dans l’Evangile, Jésus prend avec lui, trois disciples, Pierre, Jacques et Jean et les conduit à l’écart sur une montagne et Il fut Transfiguré devant eux, « Il devint Lumineux comme le soleil et ses vêtements devinrent blancs comme la neige ». Le Christ est rayonnant de la Présence du Saint Esprit, rayonnant de la Divinité et ce rayonnement est diffusé à travers les vêtements. La matière même participe de la lumière. Expérience-Lumière que les apôtres ne supportent pas, ils tombent à la renverse. Dans le tropaire de la fête, nous chantons : « O Christ Dieu, tu fus transfiguré sur la montagne, tu t’es montré à tes disciples autant qu’ils pouvaient le supporter ». Ces paroles expriment une vérité profonde en Tradition Chrétienne. Elle nous indique que le jugement dernier n’est pas dans l’ordre moral ou juridique mais dans l’ordre mystique. « Dieu est amour » affirme l’apôtre Jean. Cet amour embrase ceux qui l’accueillent « autant qu’ils peuvent le supporter ». D’où l’importance de la purification intérieure. Ce même amour consume ceux qui résistent à cet amour ou ne sont pas purifiés pour l’assumer. Brûle en eux les scories.

Dans l’expérience de la Transfiguration, l’humanité de Jésus de Nazareth est pénétrée des énergies divines. Comme le fer participe du feu lorsqu’il est chauffé à blanc, de même, l’être humain peut devenir participant de la Vie divine, « autant qu’il peut la supporter ». L’Homme a pour vocation de devenir lumière et de participer au feu de l’amour divin.

Le Corps du Christ est ici, pneumatisé, spiritualisé, c’est à dire rayonnant de la Présence du Saint Esprit. En Lui, nous avons à devenir, aussi, pneumatophore c’est à dire porteur du Saint Esprit; c’est là notre destin. Pour cela nous avons à nous purifier pour devenir transparents à la Présence. C’est ce que manifeste le Christ ce soir. Il nous donne à percevoir la destinée de chaque être humain, sa vocation profonde.

A côté de Lui, nous voyons Moïse et Elie. Tous les deux sont montés au Ciel. Nous le savons, Elie, selon le témoignage de la Bible, est monté au Ciel dans un char de feu. Moïse, nous ne savons pas ce qu’il est devenu. Nulle part, ni en Jordanie actuelle, ni en Israël, n’a été trouvé le tombeau de Moïse : il a disparu. Les disciples, qui étaient tous juifs et avaient perdu la trace de Moïse furent heureux de le revoir à côté de Jésus. On peut penser qu’il est monté aussi au Ciel dans la nuée ou dans une colonne de feu. Il apparaît clairement qu’ils ont vécu tous les deux une expérience-Lumière, qu’ils sont devenus participants du feu divin d’où leur présence près de Jésus. Moïse représente la Loi; Elie, la prophétie. Pour accéder à cet état-Lumière, il nous faut d’abord passer par la Loi, intégrer la Loi puis la prophétie et nous laisser ainsi guider vers le Christ qui, en tant que Fils de l’Homme a tout accompli et nous invite à actualiser en nous-mêmes ce qu’Il a accompli pour tous.

Ainsi, tout le chemin est ici tracé, chemin vers la pneumatisation de l’être; Invitation à nous disposer à l œuvre de la grâce, à dire oui à l’action de l’Esprit Saint qui est le seul artisan du progrès spirituel. Ce n’est pas par nos efforts que nous pouvons participer de la Vie Divine, mais par la grâce de Dieu, cependant, avec le consentement de notre liberté à chaque étape.

Il nous faut adhérer au projet Divin pour participer à l’accomplissement en Dieu. La volonté divine est que nous devenions pleinement participants par la grâce de la nature Divine (1Pierre 2/4).

«L’unique nécessaire», le plus essentiel pour nous aujourd’hui, est de vivre ce mystère de la métamorphose, terme grec que l’on traduit par transfiguration. Si nous ne vivons pas cette expérience, ce récit se réduit à une fable, certes magnifique, mais qui ne fait pas sens pour nous. Le Christ met en évidence la possibilité, inscrite en chacun, de devenir un être pneumatique.

Le chemin d’accès passe par l’écoute de la loi, par la mise en pratique des commandements, par la structuration intérieure que permet la loi pour assumer le souffle de la prophétie. La prophétie a pour fonction d’ouvrir notre regard et notre cœur afin de nous prédisposer à la vision de Dieu, non pas voir Dieu, car cela est impossible, mais voir Dieu en toutes choses et toutes choses en Dieu.

Dans cette perspective, laissons-nous conduire ce soir par le Christ sur la montagne, à l’écart. A l’écart du monde, de l’agitation du monde, des préoccupations existentielles ; sur la montagne, c’est à dire au sommet de nous-mêmes qui ici est identifié à la profondeur du cœur, au cœur-esprit. Ainsi, descendre dans le cœur-esprit et monter sur la montagne sont une seule et même chose.

Au lieu de se laisser happer par les séductions du monde, de se laisser détourner par les soucis et les illusions, saisir l’importance de se mettre à l’écart, d’oser prendre un temps de retrait. Cette voie retrace exactement l’enseignement du Christ dans Matthieu chapitre VI : « quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme la porte et prie ton Père qui est secrètement présent ». Deux étapes sont ici proposées. Tout d’abord créer les conditions favorables : entrer dans sa chambre ou dans un lieu intime, fermer la porte aux bruits du monde, puis, dans l’espace paisible, descendre dans la chambre du cœur et fermer la porte aux soucis, aux préoccupations et aux mémoires du monde. Exercice difficile mais salutaire, trouver le silence intérieur, se mettre à l’écart du brouhaha du monde, puis de l’agitation des pensées.

« Sur la montagne à l’écart ». Invitation à se mettre à l écart des influences et des conditionnements du monde pour respirer un autre air. Puis, prendre de la hauteur, dégager la conscience de toutes ses identification illusoires car l’essentiel ne vient pas du monde extérieur, mais de l’intérieur. Eveiller l observateur, le libérer de l emprise du monde, afin, comme nous l’avons vu dans la session (va vers toi ou l’accès au « Je suis ») d’aller vers soi-même. Descendre dans son cœur, dans le lieu intime, c’est aller à la rencontre de « Celui qui est plus intime à moi-même que moi-même » et se disposer à la grâce qui est toujours une expérience-Lumière. Se laisser illuminer par la Présence divine et vivre cette intimité indicible. Nous ne pourrons pas dire que nous avons vu Dieu, mais nous aurons le sentiment intime de Sa Présence. C’est fort de cette communion intérieure que nous pourrons assumer les expériences-Ténèbres. Comme vous l’avez entendu, Pierre a proposé au Christ de planter trois tentes; mais Jésus propose de descendre de la montagne. Nous aimerions tant demeurer dans l’expérience-Lumière. Il nous est ici rappelé que nous avons, fort de l’expérience-Lumière, à descendre à la rencontre de l’inaccompli en nous pour devenir pleinement lumière.

Plus tard, Jésus invitera les trois mêmes disciples, Pierre, Jacques et Jean à Gethsémani. C’est parce qu’ils ont vécu l’expérience-Lumière de la Transfiguration qu’ils pourront assumer, autant que faire se peut, l’expérience-ténèbre de Gethsémani. De même qu’ils sont tombés à la renverse sur le mont Thabor, de même, ils furent accablés par la torpeur du sommeil en ce moment critique. Ils furent confrontés à leurs limites.

Généralement, nous savons bien repérer les épreuves, nommer les blessures te les souffrances, moins facilement être attentifs aux grâces. Or, la grâce précède l’épreuve. La perception de la grâce se fait jour dans la traversée même de l’épreuve. Ce qui nous invite à faire confiance en nous appuyant sur les expériences-lumière que tous nous avons vécu. Expérience du numineux, d’illumination intérieure, d’ouverture sur l’infini. Nous sommes invités à être plus attentifs aux visites de la grâce pour ancrer notre foi-confiance et mieux assumer les expériences d’absence de lumière.

La grâce nous est donnée. Encore faut-il accueillir cette grâce pour en bénéficier. La grâce nous précède toujours, mais nous ne sommes pas toujours réceptifs à la grâce ; « il fait nuit en plein jour pour ceux qui ont les yeux fermés » fait remarquer saint Athanase d’Alexandrie. « Dieu fait briller le soleil sur les bons et sur les méchants, Il fait pleuvoir sur les justes et sur les impies ». La grâce est répandue sur tous mais tous ne se rendent pas accessibles à la grâce.

Si nous désirons, dans notre cœur, vivre la Transfiguration, il ne reste qu’une chose à faire : nous mettre à l’écart sur la montagne, en réceptivité de la grâce et s’y disposer. Savoir lire les grâces et les garder en mémoire selon cette parole du Psaume 102: « mon âme, bénis le Seigneur et n’oublie aucun de ses bienfaits ». Attentifs aux grâces, nous acquérons la certitude de la Présence du Donateur. A l’inverse, il est possible que l’oubli des grâces ou leur négation nous fassent concevoir que Dieu n’existe pas.

Le chemin chrétien consiste dans la cueillette des perles, des grâces, par une disponibilité à la Présence. Apprendre à vivre au quotidien dans l’attention au Christ présent en nous. C’est avec Lui et en Lui que nous pourrons assumer les confrontations, les épreuves, qui sont autant d’occasions de croissance spirituelle et de transformation intérieures, de métamorphoses.

Que Dieu nous bénisse
Amen

 

Père Philippe Dautais