La Règle d’Or

Homélie du 2 octobre 2016

Épître : Tt II 11-14, III 4-7

Évangile : Mt III 13-17

Au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, amen.

 

Nous célébrons aujourd’hui la Théophanie, le baptême de Jésus. On imagine que pendant 30 ans Jésus a vécu un ensemble de choses dont l Evangile est très discret. Peu de choses ou pratiquement pas sont exprimées entre sa naissance et puis le moment du baptême, si ce n’est à 12 ans quand Il est rentré dans la synagogue et qu’Il a lu un passage du prophète Isaïe devant les docteurs de la Loi.

Ce raccourci liturgique entre la fête de la Nativité et la Théophanie, nous fait associer la naissance du Christ selon ce monde à la nouvelle naissance. Par sa naissance à Bethléhem, Il est venu à nous, Il s’est uni à l’humanité et aujourd’hui par le baptême nous fêtons la nouvelle naissance ; thème majeur des Évangiles, axe de toute la Tradition Biblique, axe aussi de toute notre spiritualité chrétienne.

Comme vous avez entendu dans l évangile, Jésus se fait baptiser par Jean dans le Jourdain. Il inaugure tout le chemin de l’homme (Il se fait appeler « Fils-de-l’homme »). Le baptême est le rite de l’initiation de la vie en Christ. Nous avons chanté tout à l’heure que nous sommes, par le baptême, plongés dans la mort et la Résurrection du Christ et nous avons revêtu le Christ par le baptême ; c’est bien par le baptême que nous devenons chrétiens, pour dire que le baptême est vraiment l’initiation fondamentale. « Initiation » signifie ici que les fondements de la vie chrétienne sont inscrits dans le rite du baptême qui nous ouvre sur la profondeur mystagogique (ça veut dire le Mystère qui sera vécu et qui doit être actualisé par chaque baptisé). Ce que nous avons vécu par la grâce, il s’agit ensuite que nous l’actualisions. Saint Séraphin de Sarov (un très grand spirituel transfiguré de son vivant au début du XIX° siècle) disait qu’au moment du baptême nous avons reçu la plénitude de la grâce, nous avons ensuite à faire vivre cette plénitude de grâces ; le chemin du baptisé consiste à l actualiser.

Nous sommes porteurs de vie mais nous n’exprimons pas forcément la plénitude de vie. Nous avons en nous des capacités d’amour mais nous n’aimons pas d’une manière inconditionnelle. Donc il y a une dynamique ici de ce qui est inscrit en nous sur le plan sacramentel que nous avons à faire vivre, à actualiser pour devenir pleinement ce que nous sommes par la grâce. C’est le thème de la 2e naissance. Dans le Jourdain, le Christ a été baptisé par Jean le Baptiste et comme il a été dit : alors qu’Il remontait des eaux l’Esprit-Saint vient, se manifeste. Il est dans la plénitude du Saint-Esprit. Il l’était déjà dès sa conception puisqu’il est dit que Marie était nimbée du Saint-Esprit au moment de la visite de l’archange Gabriel. Certains ont dit que Jésus est devenu le Christ au moment du baptême. Non ! Jésus est christifié, oint de l’Esprit (c’est cela que veut dire oint) depuis sa conception ! Et le Père rend témoignage en disant : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui j ai mis tout mon amour ». Manifestation Trinitaire du Père, de l’Esprit et du Fils. Ainsi nous pourrions dire que le Fils, pour les théologiens, est engendré par le Père et l’Esprit, comme certains ont pu dire que l’Esprit procède du Père et du Fils ; là nous pouvons dire que le Fils procède du Père et de l’Esprit.

Ce qui nous importe aujourd’hui c’est d’expliciter encore une fois de plus ce thème de la 2e naissance, de la nouvelle naissance car c’est cela notre vocation profonde. Le Christ est venu sur terre pour vivre le chemin de l’homme, non pas pour être révélé comme Fils de Dieu, mais pour venir accomplir pleinement le chemin que nous avons à vivre. Nous ayant ouvert la route, Il est le chemin. Nous avons à vivre ce même chemin tracé par le Christ selon ce que dit l’adage patristique : « Dieu s’étant fait homme, que nous nous devenions participants de la vie Divine ». Le but de l incarnation du Verbe est la déification de l être humain.

 

Dieu ne nous a pas créé pour la souffrance, Il ne nous a pas créé pour que nous vivions des choses qui sont redoutables, mais pour que nous devenions participants de sa vie en réciprocité de son Amour dans la plénitude de la grâce du Saint-Esprit.
Ainsi le Christ ouvre le chemin de l’homme par le baptême. Ce chemin s ouvre à nous quand nous sommes baptisés sacramentellement. Nous avons à le vivre. Comme le Christ est né de ses parents, nous aussi nous sommes nés de nos parents, et maintenant nous avons à naître à la Vie éternelle, à naître en Dieu ; c’est cela le thème de la nouvelle naissance explicité d’une manière merveilleuse dans l Évangile de Jean au chapitre III. Nicodème vient de nuit rencontrer Jésus et Lui dit : « personne ne fait de tels miracles comme ceux que tu fais s’il n’est pas soutenu par Dieu » et, dans cette reconnaissance, Jésus lui dit tout de go : « en vérité, nul ne peut entrer dans le Royaume des Cieux s’il ne naît de nouveau » ; et Nicodème, docteur en Israël, docteur en théologie dit, tout à fait percuté par cette parole et en même temps déséquilibré par cette parole : « comment un homme qui est né peut-il rentrer à nouveau dans le sein de sa mère pour naître à nouveau ? ». Il entend les paroles de Jésus sur un plan pleinement existentiel alors que Jésus lui parle sur un plan spirituel et Jésus dit : « en vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu ». Cette parole évidemment nous est adressée et elle nous pose cette interrogation : que signifie naître de nouveau ! En quoi consiste cette naissance ?

Nous avons tendance, puisque nous baignons dans l’horizon de ce monde, à nous identifier aux réalités de ce monde et à l’être biologique que nous sommes. Certains pensent même qu’en dehors de la biologie il n’existe rien ! Que la pensée, la conscience sont les produits des inter-réactions entre les neurones par les synapses et que donc le cerveau produit la conscience comme un appareil produit de la musique ! Or nous voyons bien qu’en dehors du cerveau la pensée existe puisque des gens qui sont endommagés au niveau du cerveau, qui sont dans le coma, et nous avons tellement de milliers d’exemples de NDE où le cerveau n’est pas en état de fonctionner et pourtant ces personnes vivent des réalités intérieures dont ils se souviennent après leur coma. Nous sommes identifiés à notre réalité biologique et ce faisant nous sommes projetés dans les réalités extérieures.

L’homme extérieur est identifié à ce monde et il pense qu’il s’agit de vivre une véritable lutte pour prendre sa place dans le monde, en rivalité avec les autres. L’autre n’est plus vécu comme un frère mais comme un rival, voir un ennemi dont il faut se protéger. Ainsi, dans ce rapport d’extérieur à extérieur nous sommes dans des rapports de forces. Nous voyons bien ces rapports qui s’exercent dans ce monde notamment par l esprit de prédation. Celui-ci est lié à l angoisse du manque puisqu’il nous faut le nécessaire pour vivre. Dans la Bible nous avons entendu le mot « dominer » que nous avons traduit par l asservissement : il s’agit d’asservir la Création et de se servir de tout ce qui est à notre disposition. Cette traduction est le fruit d un esprit dualiste : il y a moi et les autres ; moi et le monde ; moi et les événements ; moi et dieu (dieu étant ici la projection de mon inconscient), dieu étant une instance du sur-moi, dieu étant une idole : ce dieu là hante notre vieille conscience ; il est celui qui nous fourni des occasions de culpabilités, de jugements, de condamnation de soi. Il est un faux dieu fabriqué par l’homme comme le rappellent les athées, donc nous sommes d’accord avec les athées que ce dieu là est bien fabriqué par l’homme.

Quant à l’homme intérieur, il n’est pas le fils de ses parents, il est avant tout le fils de l Éternité. L’homme intérieur n’est pas un terrestre qui aspire à la spiritualité : il est un homme Céleste qui vient accomplir sa dimension spirituelle sur terre. Il ne se dit pas comme un être du monde mais comme un être spirituel placé dans ce monde pour son accomplissement car le champ existentiel est la possibilité pour nous d’incarner et de manifester toutes les potentialités qui sont en nous, de les mettre en mouvement, comme le dit l évangile : « de faire fructifier les talents » et d’exprimer la vie qui est en nous, l’Amour qui est en nous et finalement de devenir pleinement conscient, pleinement aimant, pleinement vivant.

L’homme intérieur n’est pas un être conditionné par rapport à l’homme extérieur qui est totalement conditionné. D’abord conditionné par son univers culturel, par l’héritage de ses parents, par le fait qu’il est dans les déterminismes biologique, génétique et cosmique. Il est un être social qui est un membre de la société ; alors que l’être intérieur est libre de tous déterminismes, libre de tous conditionnements. Il n’est pas de ce monde, et parce qu’il n’est pas de ce monde, il a une capacité de liberté puisqu’il est transcendant à toutes les réalités de ce monde. De ce fait, il n’est pas sous l’emprise des réalités de ce monde, mais il est capable de liberté. L’être intérieur est capable de liberté. Cet être intérieur, l’apôtre Jean en parle de manière magnifique quand les apôtres qui étaient des disciples de Jean Baptiste viennent voir Jésus (au 1er chapitre de l Évangile de Jean), et ils disent au Christ : « Où demeures-tu ? » et le Christ dit : « venez et voyez ».

Ce « venez et voyez » est mis en évidence dans les icônes, le Christ nous montre l’endroit du cœur. Là où demeure Jésus c’est dans le cœur. Il invite l’homme à descendre dans son cœur, lieu de l homme intérieur. Celui-ci est avant tout un être qui aime, un être qui aspire à l’unité, un être qui aspire à l’intégrité et il désire ardemment de vivre l’unité. Il se vit comme un membre de l’unité de l’humanité et il vit l’unité du vivant donc il ne procède pas, à contrario de l’homme extérieur, par séparation, par division, par opposition ; mais par intégration. L’homme intérieur est fondé sur cette dimension essentielle de l’être humain qui est l’image de Dieu par Lequel nous avons été créé. Nous sommes créés à l’image de Dieu. Il n’est pas le fruit des générations précédentes, il est un être Céleste qui vient faire une expérience terrestre. Cette façon de voir est une véritable révolution, une métanoïa par laquelle nous avons à nous dés- identifier de l’homme extérieur, c’est à dire de l’ego. Le problème ce n’est pas l’ego, mais l’identification à l’ego ! Nous dés-identifier pour reconnaître qu’il y a en nous un être assimilé à un petit enfant (c’est pourquoi Jésus a beaucoup de tendresse pour les petits enfants et nous dit : « redevenez des petits enfants ! »), celui qui est refoulé derrière les façades et les écrans de l’ego et qui ne demande qu’à vivre.

Naître de nouveau c’est laisser naître ce petit enfant en nous. Jean Vannier qui vient d’écrire un livre testament magnifique nous redit cette chose extraordinaire : lorsque nous nous présentons au monde et aux réalités extérieures, nous avons besoin d’être en prudence parce que les réalités humaines ne sont pas forcément faites de tendresse et il dit : « nous présentons le meilleur de nous-mêmes, nous disons nos compétences, nous disons nos qualités, nous présentons le meilleur jour de nous-mêmes », il dit : « se faisant nous refoulons ce qui est moche, ce qui est fragile, ce qui est faible, ce qui est vulnérable en nous. Or le Christ a dit dans l évangile : « ce que vous faites à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à Moi que vous l’avez fait » et Jean Vanier dit : « se faisant nous refoulons l’homme intérieur, c’est à dire le Christ », ce qui veut dire que pour aller vers l’homme intérieur il s’agit d’accepter sa fragilité, d’accepter sa vulnérabilité, d’accepter sa faiblesse et nous savons combien cela est difficile. C’est ça notre combat : comment oser sa propre vulnérabilité ? Il faut avoir une grande confiance pour oser sa propre vulnérabilité. On ne peut pas si on ne se sent pas accueilli par l’autre, et c’est là où nous devons créer un climat de confiance. Dans l Église, ou en tout cas dans les relations spirituelles nous pouvons créer cet état de confiance qui nous permet de pouvoir nous dévoiler, mais nous ne pouvons nous dévoiler qu’au fur et à mesure que nous ressentons la confiance. Ça ne se décrète pas la confiance ! La confiance ne peut se vivre qu’au fur et à mesure où le climat permet justement que nous puissions nous ouvrir à l’autre. Nous pouvons nous ouvrir que relativement à la confiance que nous ressentons possible avec l’autre.

Il s’agit de naître de nouveau. Naître de nouveau c’est naître à soi-même, autrement dit il s’agit de se mettre au monde, d’advenir comme sujet responsable de sa propre histoire, comme sujet responsable de son propre devenir. Ainsi l’homme intérieur n’attend pas que les autres fassent pour lui mais il se met au service de tous. Il n’est pas dans la peur, mais il sait sa part de responsabilité. Il ne reporte pas sa propre responsabilité sur les autres et ne fait pas peser sur les autres ce qu’il ne veut ou ne peut pas assumer ; car il est très facile de projeter sur l’autre les problèmes intérieurs non résolus et les propres conflits intérieurs. On a facilement tendance à accuser les autres de la responsabilité de ses conflits internes. L’homme intérieur assume, l’homme extérieur accuse l’autre de ses échecs. Cela est courant !

Le Christ aujourd’hui nous invite à cette nouvelle naissance : à naître selon l’homme intérieur. En ce sens là je crois que nous basculons dans une réalité aussi collective, à savoir que tous les événements aujourd’hui nous invitent à cette nouvelle naissance car il n’y aura pas d’avenir possible si l’être humain ne prend pas contact avec son intériorité. Si nous étions dans la sensibilité à l’être intérieur nous serions dans la sensibilité au vivant, si nous étions dans la sensibilité au vivant nous arrêterions toutes les dégradations que nous opérons sur la planète. Du fait de notre action destructrice, des espèces disparaissent. Chaque 8 secondes il y a une espèce animale ou végétale qui disparaît !

Pour l’être intérieur tout est unité. Ce que nous faisons à la nature, nous le faisons à nous-mêmes, les dégradations que nous faisons à la nature nous impactent directement ! Nous entrons dans cette conscience de l’unité et cette conscience là nous fait ressentir que nous sommes tous frères et sœurs en humanité et que l’avenir ne pourra se construire que les uns avec les autres et non pas les uns contre les autres. Cela nous ramène à la dimension intérieure où il ne s’agit plus de vivre en opposition, mais de vivre en fraternité les uns avec les autres. Dans les évangiles, le Christ pose la perspective de la fraternité : « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». C est sur le fondement de la nouvelle naissance, parce que nous naissons à nous-mêmes comme sujet que nous pourrons grandir en fraternité et en humanité.

Que le Seigneur nous donne de vivre cette métanoïa, cette conversion. « Métanoïa » veut dire non pas se tourner vers le passé comme l’indique le mot « repentir » ou le mot « pénitence » avec tous les reproches qu’on peut se faire et avec les culpabilités qui peuvent s’ajouter ; mais se tourner vers l’avenir. Peut importe ce que nous ayons su faire ou pas faire ; su être ou pas être dans le passé. Ce qui est important aujourd’hui c’est d’advenir et d’advenir en fraternité. Si nous n’avons pas su aimer, alors qu’aujourd’hui nous apprenions à aimer ; et si nous avons eu tendance à juger ou à condamner l’autre, que nous puissions regarder ce en quoi nous sommes inaccomplis et ce qui manque pour la construction de notre être. Ainsi nous n’avons plus à accuser personne mais à vivre notre chemin de transformation intérieure afin de devenir un, d accéder à l intégrité, c’est à dire un accord entre les actes, les paroles et la conscience. Chacun fait ce qu’il peut sur ce chemin, il n’y a pas de place pour le jugement, chacun avance comme il peut sur ce chemin ; mais nous pouvons avoir confiance que chacun désire s’avancer sur ce chemin d’intégrité et chacun le fait comme il peut. Plus on peut s’ouvrir les uns aux autres, plus on peut s’entraider les uns les autres, plus nous pourrons progresser ensemble. C’est les uns avec les autres encore une fois que nous pourrons vivre ce chemin de transformation.

Le Christ est venu dans ce monde pour nous rappeler que notre vocation est Céleste, elle n’est pas terrestre ! Notre horizon n’est pas ce monde, notre horizon est le Royaume des Cieux qui est au milieu de nous. Le Royaume des Cieux est déjà présent au milieu de nous et il s’agit d’en témoigner dans ce monde. Dieu désire naître dans notre cœur, c’est cela la 2e naissance. Laisser Dieu naître dans notre cœur puis rayonner cette Présence dans le monde, faire vivre Dieu dans le monde. Si nous faisons vivre Dieu dans le monde, il n’y aura plus de conflits, il n’y aura plus de guerres mais il y aura une véritable métamorphose, toute une série de mutations vécues par chacun qui sera la possibilité d’une nouvelle ère, c’est à dire l’ère de la manifestation et de l’incarnation du Royaume des Cieux au milieu de ce monde.

Que Ta volonté soit faite sur la terre comme elle est faite au Ciel.

Que le Seigneur nous donne en cette année 2018 de vivre cette mutation car les racines de la problématique actuelle, des crises actuelles est spirituelle. C’est donc bien spirituellement que nous devons agir. La technologie pourra être au service mais tant que nous sommes asservis à la technologie alors nous sommes esclaves or il s’agit que nous devenions des êtres libres et des êtres qui puissions utiliser des outils, mais que nous ne soyons pas esclaves de ces outils.

Que le Seigneur nous donne de vivre cette nouvelle naissance et que chacun devienne et advienne à lui- même pour la plus grande Gloire de Dieu.

Amen

 

Père Philippe Dautais