Pardonnons tout à cause de la Résurrection

Une grande joie est advenue dans le monde par la Résurrection du Christ.

Cette grande joie est annoncée au milieu de la détresse et de la désespérance humaine, elle proclame que la mort est vaincue, que ni la guerre, ni le meurtre de l’homme par l’homme n’auront le dernier mot mais que l’amour est et sera l’oméga de toute choses.

Le Fils de l’homme est venu « donner sa vie en offrande pour la multitude » (Mt 20/28). Il s’est fait pauvre, s’est anéanti lui-même afin que sa Toute Puissance soit au service de l’amour et de la restauration de l’humanité.
Le don de la vie, ce don parfait est le pardon accompli et offert à tous pour la réconciliation « afin que tous soient un en Dieu » (Jn l7/21).

C’est pour cela que l’Église peut affirmer que « c’est par la croix que la joie est venue dans le monde entier ». Elle est l’instrument de la réconciliation.
Le Christ sur la croix a librement accepté la condamnation, le préjudice, l’offense, accepté de se faire faible, pour libérer la multitude de l’emprise du malin et de la mort par un acte de liberté. Il n’a pas été victime de ses bour­reaux mais vainqueur car il leur a pardonné. Cette victoire du pardon, c’est la Résurrection qui manifeste « l’amour plus fort que la mort » (Cant des Cant 8/6).

Dans ce souffle, le pardon devient le mode d’une vie nouvel­le. Il nous a fait sortir de la logique de la mort et ouvre la possi­bilité d’un avenir d’une espérance folle en la réconciliation.

La relation à l’autre n’est pas possible sans l’exercice du pardon dans le petit quotidien. Nous savons chacun d’une manière expérimentale que sans le pardon, la vie partagée avec l’autre devient très vite difficile et dérive dans les non-dits, les excuses, les com­pensations, les oublis, les malentendus, le rap­port dominant-dominé, pour aboutir bien souvent à la rupture (si les personnes peu­vent assumer un constat d’échec).

Autant dire qu’au niveau purement humain, on bute sur des impossibilités ou sur des ar­rangements et des compromissions. II y faut une autre dimension… et l’acceptation de voir sa réalité en face.

Bien souvent nous ne fai­sons que projeter sur l’autre nos problèmes intérieurs non résolus et nous refusons la re­mise en question personnelle par l’attitude de justification.
Nous retrouvons ici le rejet de la responsabilité du conflit sur l’autre tel qu’il est montré dans le troisième chapitre de la Genèse. Dans cette logique, nous nous po­sons en victime et échappons à la nécessité de notre propre transformation.

Cette logique ne fait que promouvoir l’enchaînement ou le déchaînement de la haine et des guerres dans le monde, qui sont autant d’expressions de la volonté propre, laquelle veut se faire justice et donc juger d’après ses propres critères.
Ne pas renoncer à cette volonté égocentrique , c’est enclencher un rapport de forces, un processus de surenchère de la violence qui est destructeur. Nous n’en connaissons que trop les exemples ainsi que les conséquences dramatiques et désastreuses. Tout ceci exprime la mort à l’œuvre dans le monde et démontre l’aliénation de l’hom-me au pouvoir de la mort.

Seul le pardon introduit une rupture avec ces mécanismes souvent inconscients, et permet de nous libérer de la pesanteur des déterminismes. Il rompt avec la fascination du mal et la spirale agressive qui nuit autant à soi­même qu’à l’autre, et permet de reconnaître, de nommer les pulsions de mort pour une li­bération.

Le pardon ne va pas sans une conscience claire de la faute, de l’offense, du préjudice, c’est-à-dire du péché, et invite à un dépassement par un surcroît d’amour. Il participe dans ce sens là d’une dynamique de l’amour par laquelle nous sommes invités à aimer aussi nos ennemis, et à remporter une victoire sur les forces de la mort que sont la haine, la rancune, le désir de vengeance et en général toute attitude de jugement.

Cette vic­toire n’est possible que par la puissance de la Résurrection par laquelle le Christ a vaincu la mort et Satan. Celui-ci étant « l’accusateur des frères »Ap 2/10.

L’exercice du pardon est crucifiant pour l’ego, car il est révélateur de nos résistances et de nos passions cachées. Quand nous demandons pardon ou quand nous pardonnons, nous sommes mis à mort dans notre ego, crucifiés à l’endroit même où nous avons besoin d’exercer cette demande de réconciliation.

Dans ce chemin, nous prenons conscience que l’ennemi n’est pas le prochain, mais que le prochain et moi-même avons un ennemi commun : les passions.

Saint Isaac le Syrien (4ème siècle) a pu affirmer : « Ne déteste pas ton frère mais les passions qui lui font la guerre », et nous pourrions rajouter… « qui te font la guerre ». « Est-ce que je désire que le méchant meure » ; dit le Seigneur, « n’est-ce pas plutôt qu’il change de conduite et qu’il vive » (Ez 18 / 23).

Pour celui qui découvre cette réalité, il y a un changement de perspective par lequel nous n’avons plus à accuser le prochain, à le juger ou à l’interpréter, mais à livrer le combat intérieur contre toutes les réactions de l’amour propre, de l’ego blessé et finalement des passions qui couvent dans nos membres.

C’est ici une dynamique de Résurrection qui nous mène du vieil homme vers l’homme nouveau et nous permet de réhabiliter le frère. La violence qui s’exprimait contre l’autre est alors mise au service de la conquête du Royaume par une détermination très déterminée de dire oui à la vie et non à la mort, oui à la relation et non au meurtre.
Se livrer pleinement à la vie nous oblige à crucifier en nous tout ce qui mène à la mort, en particulier toute pensée de juge­ment contre l’autre.

Dans cette détermination, le pardon devient un état de prière et de vigilance : « veillez et priez afin que vous ne tom­biez pas dans la tentation » (Mt 26/41),et ne soyez mus par les passions.

Pardonner c’est prier pour l’autre au lieu de le juger, c’est invoquer la Présence Divine au coeur de notre relation afin de la transfigurer, de ne pas réduire l’autre à ce que je perçois de lui mais d’ouvrir le re­gard sur la beauté de l’image qui l’habite.
Entrant dans cette attitude de louange, je peux entendre et accepter le prochain tel qu’il est.

Le pardon est alors le signe de la pénitence accomplie. Le frère n’est plus une occasion de chute mais de croissance. Le coeur de cette personne a été touché par l’amour de Dieu et par là même peut reconnaître la beauté intérieure en chaque homme, ainsi le pardon s’exerce en bénissant, il est un appel de la Grâce pour rendre possible la relation, là où la haine du frère repoussait la Grâce divine.

Célébrer la Résurrection du Christ, c’est désirer la réconciliation avec le prochain, les pro­chains, pour qu’advienne la communion entre les hommes. Ce qui exige une conversion per­manente au Ressuscité pour, avec Lui, faire mourir la mort en nous. Ainsi comme nous le chan­tons la nuit pascale, « Pardonnons-nous les uns les autres à cause de la Résurrection ».

 

Père Philippe Dautais