Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu et toujours Vierge Marie

Homélie du 15 août 2016

Épître : Ph II 5-11
Evangile : Lc X 38-42 ; XI 27-28

Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, Amen

Bonne fête à toutes et à tous. Célébrer Marie, c’est honorer toute l’humanité, car toute l’humanité, en Marie a dit « oui » à Dieu, que chaque être humain le sache ou non.

Marie est immense ; il n’y a pas de mot pour célébrer Marie. Marie est aussi discrète et secrète. Il y a très peu de récits dans l’Evangile à propos de Marie ; à tel point que l’Evangile du jour évoque Marie avec grande sobriété en la nommant : « celle qui a enfanté le Christ ».
Marie immense et, pour autant qu’elle soit discrète, par son « oui » elle a bouleversé l’histoire. Il y a avant Jésus Christ, il y a après Jésus Christ. Le monde a été totalement bouleversé. Nous parlons d’Apocalypse, de la fin des temps, mais cela fait 2000 ans que nous vivons la révélation de la Présence de Dieu dans l’humanité et dans le cosmos. Mystère immense qu’il convient de méditer à la manière de Marie, qu’on appelle « Hodiguitria », « Celle qui montre le chemin », à savoir le Christ. Elle ne montre pas le chemin uniquement parce qu’elle se tourne vers son Fils qui est « le Chemin », mais elle est le chemin au sens où, par son exemple, elle nous montre la voie de l’accomplissement spirituel.

Marie est entrée au temple à l’âge de 3 ans, elle est restée dans le temple pendant 9 ans et ainsi elle a totalement conquis son intégrité, elle s’est unifiée en Dieu et a atteint un état de virginité spirituelle. C’est parce qu’elle était vierge qu’elle est devenue mère. Biologiquement, une femme vierge ne peut être mère, si elle devient mère, elle n’est plus vierge. A contrario, sur le plan spirituel, c’est parce qu’on est vierge, c’est dire unifié dans l’être intérieur, que Dieu peut naître dans notre cœur. La virginité, l’intégrité, est la condition de la maternité.

Marie nous montre le chemin, par son « oui ». Par son « oui », elle devient co-participante du projet divin : Dieu veut le salut de tous les hommes (1Tim 2/4). Ce « oui » est ouverture à la grâce divine qui seule, peut nous conduire vers le plein accomplissement spirituel. Chaque chrétien a prononcé ce « oui » au moment du baptême. Par trois fois, le futur baptisé s’est engagé dans une vie nouvelle par un « oui » au Christ et un « non » à Satan ; un « oui » à la Vie et un « non » à la Mort ». Ce oui et ce non sont à actualiser à chaque instant. C’est par cette actualisation que peu à peu nous entrons dans le mystère que Marie n’a cessé de méditer au-dedans, de célébrer au-dedans d’elle. Elle était tout en intériorité et elle nous montre, par la voie de l’intériorité, l’accès au profond mystère de la communion divino-humaine qu’elle a vécu consciemment.

Déjà, au moment de la Naissance du Christ, comme nous le voyons sur la fresque (ou sur l’icône), Marie est totalement recueillie au dedans. Elle ne se répand pas en démonstration d’affectivité et de tendresse. Elle médite l’avènement inouï qui s’accomplit : Dieu est devenu Homme en Jésus-Christ. Elle semble ne pas s’occuper de son Fils à l’extérieur, plus essentiellement, elle est totalement en intimité avec le Christ, dans son cœur, recueillie, nimbée dans le Souffle de l’Esprit, qui est représenté ici par le voile rouge, elle est dans un « 8 », qui symbolise l’infini. « Elle médite ces choses et les garde dans son cœur » note l’apôtre Luc. Par Marie, Dieu en Jésus Christ s’est fait visage, Il est venu parmi nous, Il a franchi la frontière pour s’unir à l’être humain afin que l’être humain puisse devenir participant de la Vie Divine.

Mystère immense qui est à actualiser en chacun de nous. Pour actualiser ce mystère, suivons la voie de Marie, la voie de l’intériorité, vivons au-dedans, ne dispersons pas nos énergies au-dehors, ne dispersons pas notre pensée au-dehors, cessons d’être attiré par les séductions du monde, revenons vers le dedans car là est « l’unique nécessaire ». C’est ce que dit le Christ, aujourd’hui, à Marthe de Béthanie. Il ne s’agit pas de « s’agiter pour beaucoup de choses », mais en toutes choses de se tourner vers le Christ. Ce n’est pas la quantité de choses que l’on fait qui compte, mais la qualité de présence avec laquelle nous faisons chaque chose. Ainsi chaque moment du quotidien peut être un moment de méditation des mystères. Quand je marche, c’est le Christ qui marche en moi ; quand je donne, c’est le Christ qui donne en moi et quand je dis la vérité c’est le Christ qui s’exprime en moi.

Dans notre quotidien, nous sommes invités à vivre ce réalisme spirituel de l’Incarnation. Saint Maxime le Confesseur affirme : « nous sommes chacun une incarnation de surcroît au Christ » si avec Marie nous disons « oui », si avec Marie nous devenons serviteurs ou servantes du Seigneur ».

Si la première étape de la voie consiste à chercher Dieu, la deuxième est de le laisser vivre en nous ; non plus être dans une quête d’un Dieu extérieur. Dieu est plus intime à nous-même que nous-même. Il attend sans cesse, avec une grande patience, que nous soyons le lieu de la révélation de sa Présence par le fait d’exprimer sa Présence, encore faut-il être en lien d’intimité avec Lui, au-dedans, d’où l’importance de la prière. C’est pour cela que Marie, dans ses apparitions, ne cesse d’inviter à la prière et au jeûne car, ces pratiques approfondissent en nous la voie de l’intériorité. Les forces physiques diminuant, nous sommes obligés de mesurer chaque geste, d’entrer dans la conscience de chaque mouvement, d’entrer dans la conscience aussi de chaque pensée, de chaque parole et ainsi de gagner en qualité de présence.

Nous avons l’habitude d’importer le dehors vers le dedans, d’importer les choses du monde, les pensées du monde, les usages du monde, les modes du monde vers le dedans ; mais là, nous sommes selon le monde. Le Seigneur nous invite à basculer totalement, à vivre une véritable métanoïa, à revenir vers le dedans. Ne plus importer le dehors vers le dedans, mais d’exprimer le dedans, le plus intime, le Christ qui est là, Présent, qui ne demande qu’à vivre en nous, à naître en nous, et nous sommes là dans le sillage de Marie.

Nous voyons aussi ce passage où Marie, ici dans la Nativité, elle n’est pas dans l’expression extérieure, mais elle est totalement recueillie au-dedans, elle est nimbée de l’Esprit Saint, dans l’expression la plus spirituelle de l’attitude de l’accueil du Christ. Nous la voyons aussi aux noces de Cana où, quand elle propose au Christ de changer l’eau en vin ou, en tout cas elle dit : « faites tout ce qu’Il vous dira » et que le Christ la rabroue, elle n’est pas du tout choquée, pas du tout offusquée. Elle n’est pas sur le registre psychique, elle n’est pas sur le registre social : elle est dans la contemplation des Mystères et elle devient à Cana, la grande initiatrice des Mystères en disant, sans se laisser perturber : « faites tout ce qu’Il vous dira ». Jésus lui avait dit pourtant : « ce n’est pas le moment », Marie dit : « c’est le moment », et c’est par Marie que l’eau est changée en vin et que commence toute l’alchimie de la transformation : l’eau est changée en vin à Cana ; puis ensuite le vin sera changé en son Sang au moment de la Sainte Cène ; puis du côté, sur la croix, coulera le Sang qui est le Don de l’Esprit Saint au monde. Ainsi, l’apôtre Jean nous dit : « les Trois sont « Un » : l’eau, le Sang et l’Esprit ». Ce grand Mystère est initié par Marie, Elle est celle qui nous ouvre sur cette profonde transformation dans laquelle nous sommes engagés et à laquelle nous avons à participer.

Nous n’aurons jamais fini d’épuiser tout ces Mystères et c’est pourquoi nous n’avons pas à nous disperser dans le monde extérieur, mais à méditer intensément et profondément tous ces mystères qui se vivent en nous, car cette alchimie se vit en nous et nous voyons bien l’importance des Sacrements, c’est à dire des mystères dans l’Eglise puisque la liturgie est centrée sur le mystère Eucharistique. Eucharistie en grec veut dire merci. L’eucharistie est action de grâce. Nous vivons un sacrifice d’action de grâce. Cela signifie qu’à chaque instant nous avons à dire merci. Nous avons à accueillir les grâces qui nous sont données au cours des journées et, le Dimanche, nous venons célébrer l’action de grâce pour dire merci pour toutes les grâces : « mon âme bénie le Seigneur et n’oublie aucun de ses bienfaits » dit le Psaume 102. Ainsi toute notre vie est là, dans l’accueil des grâces, et les grâces ne sont pas pour nous : les grâces, elles sont pour toute l’humanité. Le Seigneur nous accorde sa grâce pour la faire circuler, pour la faire vivre et ainsi pour que toute l’humanité s’éveille car aujourd’hui nous sommes dans la grande urgence de l’éveil de conscience de l’humanité. Nous ne passerons pas le cap s’il n’y a pas un changement de plan, comme Marie n’est pas sur un plan terrestre mais sur un plan tout à fait intérieur et spirituel. De même, nous avons à passer d’une vision matérialiste à une vision spirituelle de la réalité et ainsi, au lieu d’exploiter le cosmos, de faire célébrer le cosmos qui n’attend que cela car, comme le dit l’apôtre Paul : « tout le cosmos est dans les douleurs de l’enfantement » (Rom 8/22) jusqu’à l’avènement des fils de Dieu que nous sommes en devenir et que nous avons à devenir pour qu’enfin le cosmos tout entier soit soulagé de ce qu’il porte en lui, c’est à dire la Présence de Dieu, car le cosmos est le temps de la Présence. Ainsi Dieu ne demande qu’à naître dans le monde et nous avons ici à L’accueillir ; et c’est par le « oui » de Marie qu’Il a été accueilli et c’est par l’actualisation de ce « oui » en chaque être humain qu’Il peut être accueilli, et à ce moment là se vivront les noces, les noces d’Amour entre Dieu et l’humanité, les noces d’Amour qui seront célébrées d’une manière cosmique, et Marie c’est l’ishshâ cosmique, celle qui déjà est dans cette célébration, couronnée des 12 étoiles, ayant les pieds posés sur la terre ; la tête au Ciel : Elle est dans ce couronnement et nous sommes en chemin vers ce couronnement et nous avons la responsabilité de faire hâter la Deuxième Venue du Christ. D’abord cette Deuxième Venue dans nos cœurs, car cette Deuxième Venue elle concerne chacun dans son intimité. Pour qu’elle apparaisse, cette Deuxième Venue au vu et au su de tous et à ce moment là nous verrons tout le cosmos transfiguré, nimbé de Lumière, cette Lumière qui a toujours été Présente dans le cosmos mais voilée par le voile du visible et des apparences. Mais à ce moment là nous aurons accès, au-delà des apparences, à cette Lumière qui est le rayonnement de l’Esprit Saint au sein du cosmos, car l’Esprit Saint dans le cosmos, c’est la Vie et « la Vie de l’homme c’est la Lumière de l’homme » comme le dit le Christ dans le Prologue de Jean.

Donc Mystère immense de Marie qui nous entraîne vers l’accomplissement de toutes choses car, en Marie, déjà l’être humain est Déifié ; et il convient maintenant que nous actualisions ce Mystère en chacun de nous et que nous marchions ainsi vers l’unique nécessaire car aujourd’hui nous sommes responsables de tout ce qui se passe de désastreux dans le monde par notre non-accomplissement, par notre non-oui, par le fait que nous traînons les pieds parce que d’un côté nous désirons la Vie Céleste mais de l’autre côté nous sommes tellement attachés à la vie terrestre que nous ne savons pas nous décider, d’un pas sur l’autre, vers où aller. Résolument Marie nous invite à prier et jeûner afin qu’advienne ici l’accomplissement de l’histoire, non pas la fin du monde, comme on pourrait le croire, qui serait l’effondrement du cosmos ; mais le cosmos sera, au contraire, transfiguré car il est le fruit de la Parole Créatrice de Dieu. Il ne peut pas être détruit, mais il sera renouvelé totalement en nouveaux Cieux, nouvelle terre et c’est cela qui va s’actualiser bientôt.

Que Dieu nous bénisse Amen

 

Père Philippe Dautais